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Next Stop... Soweto

Le township de Soweto, un ghetto de la banlieue de Johannesburg, a marqué l’histoire du 20ème siècle par sa résistance à l’Apartheid, la sévère politique de ségrégation raciale appliquée en Afrique du Sud pendant près de 50 ans. C’est en 1976 qu’explosent les émeutes de Soweto, un bain de sang qui émeut l’opinion publique internationale et qui accentue les pressions politiques qui aboutiront à l’abolition de l’Apartheid en 1991.
 
La bande son de ces années de hautes tension politiques et de barbarie sociale est concentrée dans ces 45 tours de « Township jive » plus connu sous le nom de « Mbaqanga » qu’a réuni le label Strut, dans un effort exceptionnel d’archéologie vynilistique. Une scène dynamique et hautement créative qui réinvente dès les années 60, la fusion du jazz des big bands et des styles et instruments modernes occidentaux avec les musiques locales comme celle de l’ethnie Zoulou, célèbre pour le raffinement de ses harmonies vocales. Une musique qui flirte également avec la soul, le rock, le funk, la musique latine au fur et à mesure de son évolution dans les années 60 et avant son déclin dans les années 80 ou elle est remplacée dans les ghettos par le bubblegum, dérivé synthétique et électronisant du Mbaqanga.
 
Les grands noms de cette âge d’or de la musique sud africaine sont Simon Mahlathini, Nkabinde, les Mahotella Queens et on les retrouve sur cet fabuleux recueil du label Strut, aux cotés de titres plus obscurs qui après avoir fait danser les sudafricains dans les années 60, partent aujourd’hui à la conquête du monde entier et ne tarderont pas à séduire les adeptes de la Groovalizacion.
 

Michel Pinheiro

La salsa est devenue l’une des nombreuses musiques apatrides comme le jazz et la pop. Le style a tellement été popularisé et diffusé depuis plus de 50 ans qu’aucun pays, ni même Cuba ou la Colombie, ne peut en revendiquer la propriété, bien qu'elle soit une part importante de leurs patrimoine. Au cours du siècle dernier, la salsa, fusion riche et sensuelle entre Afrique et traditions européennes, a été le premier style musical de notoriété mondiale à émerger en dehors de l’Occident, et fut précurseur de ce qu’on appellera plus tard les « musique du monde ». Le fait est que la salsa a perdu son hégémonie sur les pistes de danse depuis quelques décennies mais continue de jouir d’une excellente popularité, surtout plus parmi les jeunes.

 

On associe naturellement la salsa au continent Latino-Américain, alors que de nos jours, les migrations, les voyages et les communications ont fabriqué de grands salseros dans des villes très diverses comme Dakar, Hong Kong, Paris, Helsinki ou encore Cotonou, d’où nous vous présentons ce mois-ci un artiste qui n’a rien à envier aux plus grands salseros des Caraïbes. Ce tromboniste, chanteur et interprète, compositeur, arrangeur béninois, vient adoucir les ondes de groovalizacion avec ses salsas chantées en fono, français, dioula, espagnol et yoruba comme pour nous prouver la versatilité et l’universalité du genre, tout en y ajoutant ici et là une touche de reggae, de musique cubaine ou de tradition mandingue.

La carrière musicale de Michel Pinheiro est fortement influencée par ses collaborations avec deux grands noms de la Cote d’Ivoire : Mamadou Doumbia qui lui a fait abandonner la guitare au profit du trombone, et Tiken Jah Fakoly, avec lequel il a travaillé comme chef d’orchestre pendant plus de 10 ans. Des textes engagées qui traitent du sida, de la malaria, de l’importance de développer l’agriculture, l’incompétence des leaders africains, de la diaspora et de la fuite des cerveaux… des problèmes toujours bien présents, 50 ans après la décolonisation.

 

Trilok Gurtu

Certains affirment que les percussions (comme la musique et l'humanité d’ailleurs) sont nées et se sont développées en l'Afrique, qu’elles sont devenues adultes en Inde et qu’elles ont vieilli en Occident avec les musiques électroniques. Blague à part, on ne peut que constater qu’avec la présence d'artistes comme Trilok Gurtu, une bonne teinture a été appliquée aux cheveux blancs que les beats digitaux font naitre de temps en temps dans cet organisme rythmique complet appelé percussion. Né à Mumbai au début des années 50, il a commencé à jouer des tablas à 6 ans et peu après, son père, fatigué de voir le petit Trilok taper sur la table du salon comme sur un tambour, a convaincu sa mère, une grande chanteuse classique, de l'intégrer dans son groupe. Il est ensuite parti en Europe pour continuer sa formation et après avoir accompagné pendant 4 ans le guitariste John McLaughlin (à qui il dédie la chanson Kuruksetra de son dernier album), il a commencé sa carrière personnelle (et non pas solitaire) en1988, qui l’a amené à collaborer avec des musiciens du monde entier tandis qu'il se passionnait à explorer les fusions entre les rythmes indiens, le jazz, les sonorités occidentales ou la musique africaine, contribuant à la formation de cette nouvelle race des créateurs du son global.

Plus de 20 ans et une douzaine de disques après, ce mois-ci nous récupérons pour notre programmation certaines des compositions charnières de cet extraordinaire funambule du rythme, qui compte pour ses albums récents avec la présence de figures aussi disparates que Huun Huur Tu, débarqués de Tuva avec leur polyphonies de chants de gorge, Arkè String Quartet l’ innovateur quartet de cordes italien ou The Frikyiwa Family, avec lesquels il a explore la relation en l’Inde et l’Afrique de l’Ouest. On consacre donc une partie de notre programmation à son dernier album « Massical », jeu de mot entre « mass » et « classical », en référence à la vocation universelle et démocratique de sa musique, culte mais populaire, faite pour le peuple et non pour les élites. Capable de jouer plus de 30 instruments différents – il arrive même à faire de la musique avec de l’eau – le son mystique et spirituel de ce créateur est inspiré par ce sentiment d’universalité. Un sentiment qui nous amène au-delà des dogmes et des théologies séparatiste de ce monde toujours plus fanatique et intolérant, et qui replace la musique comme la religion universelle de ce troisième millénaire.

 

Ti-Coca & Wanga-Nègès

Plus de 30 ans se sont écoulés depuis qu'en 1976 le chanteur David Mettelus (aka Ti-Coca) réunit un groupe de musiciens de konpa (le genre musical haïtien par excellence, une fusion de traditions africaines et européennes) et leur proposa de troquer leurs instruments électriques pour récupérer l'héritage des troubadours en formant un groupe avec banjo, accordéon, tambour, graj (le cylindre métallique strié qui se frotte avec un bâtonnet), maracas et manoumba (une caisse en bois avec des lames métalliques qu’on fait vibrer en guise de basse). En Haïti s’est conservé durant très longtemps l'héritage des troubadours européens, itinérants et semi-ruraux qui superposèrent aux rythmes et aux instruments du vieux continent des influences cubaines (son et boléro) - où beaucoup émigrèrent comme saisonniers - mais aussi du vaudou, du merengue et du konpa haïtien. Des petits ensembles acoustiques dont les compositions sont la chronique aigre-douce de la vie sur l'île, qui jouent dans les fêtes patronales, les plages, les restaurants et les fêtes privées. Conscient du danger de voir la tradition disparaitre, Ti-Coca a récupéré avec son groupe Wanga-Nègès l'essence de ces chroniques errantes en écrivant un nouveau chapitre de sa discographie en 2009 avec la publication de "Haïti Colibri". L'une des chansons de l’album, "Simbo Dlo" est présente ce mois-ci dans nos charts. Un modeste hommage à cette île à l’histoire mouvementée et désolée après le terrible tremblement de terre, et pour laquelle on souhaite le retour prochain de l'espoir et de la joie grâce à la solidarité internationale et à la bonne musique.
 

Fanga

Depuis quelques années, le petit monde de l’afrobeat est en pleine effervescence. Des groupes émergent un peu partout et cette musique se popularise dans le monde entier, d’abord par la scène. La disparition de Fela Kuti en 1997 n’a pas mis fin à cette musique festive et revendicatrice, bien au contraire. The Black Président doit se régaler de voir la musique qu’il personnifiait partir aujourd’hui dans toutes les directions.
 
En France, une formation s’impose : Fanga. Le groupe est né de la rencontre entre Serge Amiano, programmateur hip hop, et le rappeur d’origine burkinabé Korbo. Se sont greffés ensuite des musiciens aux influences diverses pour donner la formation actuelle. Le groupe montpelliérain s’inspire de la rythmique et de l’esprit afrobeat mais se nourrit également de funk, de jazz et de hip hop.
 
Leur nouvel album, Sira Ba, sorti fin 2009, est empreint plus que jamais de sonorités mandingues et de funk. Sans être donneur de leçons, Korbo tentent d’éveiller les consciences au milieu d’un cocktail d’énergies positives. Son « écriture un peu noire qui influence les couleurs », en dioulas et en anglais, prônent la justice sociale et le droit à la différence. Elle se penche aussi sur les fondements de notre existence. Le titre Dounia en est l’illustration, offrant un magnifique hommage à la terre-mère.
 
Fort de collaborations efficaces avec Tony Allen, Kady Diarra, Mike Ladd et Segun Damisa sur l’album Natural Juice, sorti en 2007, Fanga invite le Jamaïcain Winston Mac Anuff dans ce troisième opus. Et pour finir en beauté l’album, le featuring des Togo All Stars nous plonge joyeusement dans l’Afrique des grands grooves ! Fanga enflamme actuellement les scènes de France et d’Europe avec force de conviction, talent et bonne humeur. A ne surtout pas manquer !
 
Groovalizacion a eu la chance de rencontrer Korbo dans le quartier Figuerolles à Montpellier, sur les terres du groupe. Extraits de cette interview du 22 janvier 2010.
 
Que représente pour toi l’afrobeat ?
 
Pour découvrir l’afrobeat, il faut regarder sur le net, écouter, voir son histoire, car ce que je vais dire sur l’afrobeat c’est mon ressentiment, quelque chose de subjectif. Pour moi c’est une musique de transe, une musique qui donne des émotions, qui met les gens dans un certain état. C’est une musique forte politiquement, qui permet de diffuser des messages. Pour moi la plus grande musique, c’est celle qui parle au peuple, qui parle à un maximum de personnes. Elle a été créée par Fela Kuti grâce à toutes les expériences qu’il a vécues au fil de sa vie : l’apprentissage du jazz en Angleterre, aux Etats-Unis…, le mélange avec le style africain et la juju music dont il a été très fervent joueur aussi. Les musiques se définissent bien sûr aussi par leur beat. Pour l’histoire c’est quand même Tony Allen qui a créé la rythmique afrobeat et Fela qui l’a transcendée avec toute la dimension qu’il a rajouté, l’âme, le message aussi, quoi qu’ait été cet homme (rires).
 
Comment s’est formé Fanga ?
 
Fanga ça a commencé à deux personnes. Serge Amiano était compositeur de hip hop. Moi j’étais dans le hip hop aussi à l’origine. Il avait envie de mixer le hip hop avec la musique afrobeat. Mais cette musique sur bande nous a semblé un peu étriquée sur scène et on voulait libérer de l’énergie. On a donc fait appel à des musiciens autour de nous. Après quelques allers-retours de musiciens, la formation actuelle est à peu près celle du début.
 
Que signifie « Fanga » ?
 
Fanga, c’est « la force » en dioula. Je voulais décrire une force qui arrive, qui allait rentrer dans le mouvement musical. C’est très prétentieux ce que je dis là, mais si on ne l’est pas, on n’avance pas ! (rires) La force, c’est peut-être aussi ce qui manque à ce monde pour changer, parce que les volontés sont adoucies. La force d’être courageux, d’avoir envie de, se dire que les choses ne se font pas toutes seules, et qu’il faut parfois suer !
 
Quels messages veux-tu faire passer ? Dans le morceau « Dounia » par exemple ?
 
Mes textes parlent de ce qui se passe autour de nous, du monde dans lequel on vit. Je n’ai pas envie de m’attacher à un pays, j’estime que chacun à l’heure actuelle est bien conscient qu’on est dans le même bateau, qu’on marche tous sur la même terre, que les frontières n’y changent rien. On doit tous s’aider et se supporter aussi. Ça fait partie des messages que j’envoie dans mes textes. Dounia c’est un mot dioula qui désigne la terre et qui s’utilise également dans beaucoup de cultures et peuplades dans le monde. Dans ce morceau, j’ai voulu créer une espèce de chao, dans lequel les hommes s’excusent de ce qu’ils font à la terre et la remercie aussi. Je crois beaucoup à l’énergie, cette énergie qu’on transmet à travers la terre, qu’on récupère à travers les molécules. On meurt, on disparait, ces mêmes molécules sont utilisées par les plantes, les animaux… J’ai la conviction qu’on a dans nos corps certaines petites parties de vie qui ont déjà existées, c’est magique, je n’ai pas besoin de croire en un Dieu.
 
Peux-tu me parler du dernier album « Sira Ba », l’évolution par rapport aux précédents ?
 
Sira Ba ça veut dire la grande route en bambara, celle que chacun emprunte pour sa vie, tous les jours, cette grande route là qu’il faut renforcer, faire grandir. Dans cet album on a voulu créer des morceaux qu’on emmène jusqu’au bout. Pour les précédents albums, on était pressé par le temps, le timing, on se mettait des échéances et ça nous plaisait. Serge m’avait dit que chaque musicien a besoin, à un moment de sa vie, de faire des clichés. Sinon il ne peut pas se retourner pour savoir où il va. Donc on faisait des clichés, systématiquement, des clichés bruts. Là sur ce dernier album, on a pris le temps de faire ces clichés et de revenir dessus après, de peaufiner. On a laissé une plus grande part aux musiciens dans leur interprétation, leurs compos. C’est vraiment l’étape qui a changé par rapport aux précédents. Musicalement aussi ça a changé. Forcément en dix ans on évolue. La musique s’est un peu plus funkisée, il y a un peu plus de mélodies mandingues qui viennent de mon pays…
 
Il y a la participation de Winston Mc Annuf sur « I go on without you », comment s’est passé cette rencontre ?
 
J’adore l’artiste. Sur scène il dégage une énergie impressionnante, une aura... On l’avait croisé sur un plateau de France 2 et je l’ai trouvé vraiment fort. Je l’ai contacté, expliqué le thème de l’album et il était totalement d’accord. Du coup, on l’a fait venir ici pour une petite session d’enregistrement. Je pensais qu’il aurait écrit auparavant, mais même pas ! On a déjeuné ensemble, il m’a questionné à fond sur le thème et il a commencé à écrire. Une heure après il était dans le studio. « Record everything » et c’était parti (rires)... Une bonne âme, un grand artiste qui m’a fait grandir.
 
Vous aviez joué avec Tony Allen aussi ?
 
Oui c’est une espèce de grand plaisir d’avoir le créateur même de ce beat sur notre album Natural Juice. On l’a rencontré près de Pezenas. On a fait la fête avec lui et discuté d’afrobeat et de politique africaine. On a joué plusieurs fois ensemble, il est très ouvert. En fait, dès qu’on monte sur Paris, tout est plus proche, il y a Oghene Kologbo l’ancien guitariste de Fela, « Show Boy » son ancien saxophoniste, et plein de gens comme ça, des percussionnistes aussi… D’ailleurs Segun Damisa, l’ancien percussioniste de Fela et de Femi, est apparu aussi sur Natural Juice. C’est une petite famille, donc forcément tout le monde est prêt à y aller, à faire grandir cette musique. Plus il y aura de groupe d’afrobeat en France qui tourneront, mieux ce sera pour cette musique qui mérite d’être connue. Elle est ouverte et pas encastrée dans les conventions et je pense que c’est vers là que va tendre la musique bientôt, juste après la disparition du CD.
 
[Nicolas Lhullier]
 

Gil Scott Heron

gil scott heron «No matter how far you’ve gone, you can always turn around »
 
«Aussi loin que tu sois parti, tu peux toujours en revenir »
 
Il est de retour. Après de longues années de silence, traversées par des séjours en prison et un combat incessant contre la drogue, Gil Scott Heron revient sur le devant de la scène pour nous offrir un nouvel album et de nouvelles directions musicales, aux confins de l’électronique et du spoken word. Un univers sombre, dramatique et passionnant qui nous plonge dans les abimes de l’être humain, ses contradictions et ses blessures intimes mais qui est également un message d’espoir chanté d’une voix rugueuse et profonde. La renaissance d’un talent froissé, une plume sensible qui subit, dénonce, constate et propose. Gil Scott Heron est considéré comme le parrain du rap ou encore le Black Bob Dylan, pour l’intelligence et le poids de ses mots, enracinés dans les luttes sociales de la masse afro américaine et les tripes bouillantes de l’être humain.
 
Fils d’un footballeur jamaïquain (qui a joué au Celtic Glasgow dans les 50) et d’une bibliothécaire mélomane, Gil est né à Chicago et élevé par sa grand-mère à Jackson, Tennessee. Il résidera par la suite à New York puis il sera étudiant en Pennsylvanie où il démarre ses aventures musicales en compagnie de Brian Jackson, lui aussi étudiant. Ses premiers albums sont des chefs d’œuvres incontestés. Les classiques « The revolution will not be televised », « The Bottle », « H2O Gate Blues » datent de cette époque. Un subtil mélange de jazz, de soul, de poésie engagée qui reste une référence pour des musiciens de tous les styles. Gil a également écrit deux romans dans ces productives années, “The Vulture” et “The Nigger Factory” qui ont été réédités à l’occasion de la sortie de ce nouvel album. « I’m new here » est sorti début février. Surtout ne manquez pas de le voir sur scène si il passe près de chez vous. Il sera en concert à Londres et dans d’autres villes du Royaume Uni en avril et on espère le voir prochainement dans le reste du monde.
 


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